Paul Auster - "Tombouctou" |
Armand Monjo - Lettres du jardin L'héritier de Char |
Alain Demouzon - "Histoires féroces" Une fraternité barbare |
Monique Laforce - Des lilas à ciel ouvert Un indiscible parfum d'au-delà |
Geneviève Brisac - " Pour qui vous prenez-vous ?" En pointillés | Horia Badescu - "Abattoirs du silece" |
Julio Cortázar - "Marelle" Indépassable ! | Lucie Petit - Mosaïques Petit poucet |
Marie Desplechin - " Dragons" Le bonheur à en mourir |
Oeuvre poétique, peintures & dessins de Béatrice Douvre D'outre-tombe |
Alan Bennett - La mise à nu des époux Ransome Subtile cruauté ! | "Sur la plage de Chesil" de Ian McEwan Dans le secret des cœurs et des corps |
Marie Nimier - "La reine du silence Une évidence. | |
"L'homme qui tombe" de Don De Lillo La chute de l'Occident |

"Mosaïques" de Lucie Petit
"Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.
Seules les traces font rêver"
René Char - En trente-trois morceaux et autres poèmes -
Gallimard (Poésie n°310), 1997
J'ai découvert Lucie Petit à l'occasion du Théma, "Ailleurs". Elle m'avait envoyé le texte suivant :
il prend son baluchon un bonnet de vent et des mots en écharpe au fond de sa poche une bille un parfum une ivresse et la douceur fanée d'une joue de grand-mère sur la route il rencontre trois éléphants blancs une tasse de porcelaine craintive un napperon de dentelle une pendule à balancier qui regarde constamment derrière elle pour vérifier si elle n'a pas perdu une minute un escargot qui mesure le chemin sur son mètre déroulant il marche marche le coeur dans les souliers sans compter les cailloux qui cachent des regrets sans suivre les espoirs qui tombent dans le ravin se retrouve devant une porte il l'ouvre et dans un immense miroir il voit un type usé fatigué avec un baluchon un bonnet de vent et des mots en écharpe au fond de sa poche une bille un parfum une ivresse et la douceur fanée d'une joue de grand-mère une route et trois éléphants blancs une tasse de porcelaine un napperon de ..........................
Il y avait dans ces mots tant de simplicité et de tendresse, avec, comme la pointe de sel dans un gâteau, un certain exotisme du quotidien, que je suis tombée sous le charme. Je le lui ai dit et en réponse elle m'a envoyé son recueil de poèmes Mosaïques aux éditions Alain Lucien BENOIT (Rochefort-du-Gard), n°16 de la collection Raffia.
Alors aujourd'hui je vais tout simplement essayer de vous transmettre le plaisir pur que j'ai éprouvé à le lire. D'abord parce que cette collection est un bonheur. Le livre est un objet de beauté à lui seul : un papier d'une qualité rare, une typographie gourmande et ces deux liens de raffia qui ne lient rien sinon le plaisir de l'auteur à celui du lecteur.
Et puis après avoir éprouvé la douceur chaleureuse du papier, on ouvre le recueil et on lit :
elle tourne une à une les pages de sa vie entre les lignes flotte une odeur d'asphalte et de terre Quelques notes montant de la vallée sèment leurs sortilèges aux fenêtres et des mots lus autrefois s'inscrivent au fond des miroirs l'imaginaire remplit l'armoire a linge aux senteurs de thym et de cannelle Parmi quelques nuages un morceau de soleil emballé dans les dernières feuilles de l'automne le facteur vient de laisser un paquet
au guetteur de mots
Il tire la couverture à lui oubliant qu'à la fraîche j'ai besoin d'un nuage à remonter sous le menton La lune entre par la fenêtre pour jeter son or sous mes paupières
Insolite l'ombre d'une chouette s'étale sur le mur, ailes ouvertes et j'imagine la décoller et la tirer sur le lit pour me blottir sous l' ombre des plumes
la chouette
une plume s'ennuie dans la poussière au-dessus de l'armoire, rêve d'aigle aux confins du ciel ; bataille d'oreillers ailes d'ange Par la fenêtre ouverte entre une brise mutine qui lui donne un baiser sur le nez ébouriffe la lumière chante un air au miroir tourne la page et s'en va, la plume accrochée, à sa queue
la poussière s'ennuie au-dessus de l'armoire
plume vole
Et, telle cette fine poussière qu'on imagine diamantée par un rayon de soleil, les mots de Lucie se posent sur nos yeux et nous éblouissent l'âme.
Cela a réveillé en moi des échos de Claude Roy notamment dans son recueil Poèmes à pas de loup, 1992-1996 (Gallimard, 1997) :
(...)
On pourrait prendre à deux mains le jour
et le tordre comme on tord une serpillère trempée
Il est peut-être dix heures ou un peu plus
La lumière sombre saute......Ventre de truite hors de l'eau
lumière soudain vive.......couleur d'argent très clair
La brume goutte à goutte s'est retirée de l'air
et le soleil chante en silence......répétant Je suis là
Sous le vieux pommier tors d'où il pleut des pommes
trois grives un peu sorcières font ripaille de fruits
(...)
Matinée
Et cela ne m'a pas surpris le moins du monde d'apprendre que Lucie Petit "aime
l'absurde (non-sense) et la fantaisie, l'imaginaire" qu'elle puise chez ces écrivains qu'elle admire : "Lewis Carroll, Maeterlinck, Italo Calvino et plus récemment Christian Bobin (pour sa prose poétique)". Pas plus que cela ne m'a surpris d'apprendre que son amour du beau texte jusque dans le papier qui le porte s'accomode difficilement de publications en ligne (et je peux vous dire que ses textes mis en page au cordeau sont presque impossibles à reformer sur une page web).
Jamais en effet recueil n'a mieux mérité son titre : Lucie choisit ses mots avec la patience et la minutie d'un artisan. Comme ces minuscules éclats de résine ou de faïence qui forment une mosaïque. Le tout entrecoupé d'illustrations originales de l'auteur :
Marie Bataille me faisait remarquer qu'avec l'âge je versais dans le minimalisme. Et c'est vrai, j'aspire à une poésie dépouillée, réduite à son essence. Mais la poésie de Lucie Petit illustre mieux qu'un long discours à quel point une poésie dépouillée peut être riche et foisonnante. A quel point un seul mot choisi, poli, retourné et placé juste à la place qui lui est dévolue et qui ne saurait être une autre, porte en lui un univers entier.
Mosaïques,
de Lucie Petit
éditions Alain Lucien BENOIT (Rochefort-du-Gard),
n°16 de la collection Raffia.